Médias sociaux et démocratie

Pourquoi les réseaux sociaux ne sont pas des espaces pleinement démocratiques

Je regarde souvent les vidéos de TedX. Elles sont une source de réflexion, une porte ouverte sur d’autres manières de penser, de percevoir notre monde ou de réinventer notre quotidien. Ce matin, une vidéo a particulièrement retenu mon attention, «Let’s design social media that drives real change » par Wael Ghonim.

Pourquoi cette vidéo a-t-elle retenu mon attention ? Parce que Wael Ghonim, un cyberdissident égyptien devenu l’un des symboles de la révolution égyptienne de 2011, soulève leurs limites au-delà des clichés relatifs à leur pouvoir d’influence et d’émancipation démocratique. Il soulève notamment 5 points à mon sens essentiels qui représentent autant de défis critiques qu’il va falloir relever pour contraindre les manipulations de l’opinion.

Les cinq risques que les réseaux sociaux font peser sur la démocratie

  • Les réseaux sociaux favorisent la diffusion des rumeurs. Les rumeurs lancées sur les réseaux sociaux et qui sont conformes aux préjugés du plus grand nombre sont partagées par les millions de personnes qui y adhèrent sans que la source n’en soit identifiable. Comment se prémunir des « fausses rumeurs » produites à des fins de propagande ou de nuisance et identifier les informations véridiques ? Comment éduquer les internautes pour en faire des cybercitoyens éclairés qui ne se contentent pas de partager les informations les plus visibles et les plus populaires ?
  • Les réseaux sociaux ne sont pas des lieux d’échange ouverts dans l’usage. Dès que l’on parle d’Internet et du Web 2.0, ce Web devenu participatif, collaboratif, lieu d’échange et de discussion, la première image qui nous vient est celle d’un lieu de liberté : liberté d’expression, liberté de choix, etc. Pourtant chaque internaute en fait son propre « jardin clos », où ne poussent que les idées conformes à ses opinions personnelles et qu’il ne partage qu’avec ceux dont les opinions sont proches. Qui se ressemble s’assemble. L’appartenance à un groupe, à une tribu, est essentiel au développement de l’être humain, mais en faire une autarcie conduit au conflit. Vivre en vase clos, c’est refuser l’autre et ses différences. Les fonctionnalités de blocage, de désabonnement ou de non visibilité des contenus de nos contacts sur les plates-formes sociales favorisent cet entre-soi. Sans oublier certains réseaux comme Facebook qui décident à votre place de ce qu’il est bon de vous présenter ou non grâce à son Edge Rank.
  • Les réseaux sociaux favorisent les opinions tranchées plutôt que les débats constructifs. Hey ! Auriez-vous oublié que derrière les messages publiés sur Facebook ou Twitter se trouvent de vrais individus et non des programmes informatiques ? Internet n’est pas virtuel. Les écrans et les pseudonymes sont des médias derrière lesquels se retranchent de nombreuses personnes et elles semblent y perdre tout sens commun : insulte, dénigrement, humiliation sont à portée de clic et la sentence parfois immédiate pour les personnes visées. Cette pratique n’est pas récente et les noms d’emprunts ou pseudonymes très présents depuis des siècles dans l’écriture d’opinions jugées subversives par le pouvoir en place. Mais la différence essentielle réside dans le fait que cette pratique s’est généralisée sur la toile sans que la liberté d’expression de leur auteur ne soit vraiment en jeu, en dehors de pays comme la Chine ou la Russie. Nombreux sont ceux qui se cachent derrière des avatars pour troller des discussions dans les forums ou déverser leurs critiques absurdes dans les commentaires des articles sans qu’il ne soit jamais question de liberté. C’est de la bêtise pure et simple.
  • Les réseaux sociaux réduisent peu à peu la diversité des opinions par leur rapidité de diffusion et le format contraint de publication. Lorsque vous disposez de 140 caractères pour susciter l’attention comme sur Twitter, vous favoriser la diffusion de messages réducteurs sur des sujets parfois très complexes afin d’attirer le lecteur (on parle de linkbaiting). C’est alors plus la forme que le fond qui en fait la popularité. Et c’est justement ce que Twitter a compris en supprimant le nombre de retweet des compteurs, qui ne correspondait plus à des contenus effectivement lus mais à une pratique généralisée de linkbaiting et de partage sans consultation du contenu pour les tweet les plus accrocheurs formellement.
  • Les réseaux sociaux orientent notre expérience utilisateur vers la diffusion au détriment de l’expression  : les posts brefs et incisif plutôt que la discussion, les commentaires légers à coup de smiley plutôt que les conversations plus riches, les avis ouverts à toutes les interprétations lorsque vous « likez »  un événement tragique pour signifier que l’information est intéressante, à moins que vous ne soyez heureux qu’elle soit survenue. A ce rythme là, nous passons plus de temps à parler aux autres qu’à parler avec les autres, ce qui alimente d’autant plus la machine à rumeurs.

Et si la technologie devenait la solution plutôt qu’une partie du problème démocratique

Face aux excès constatés sur les réseaux sociaux, de nombreux débats émergent aujourd’hui sur la manière de les combattre, des trolls au harcèlement en ligne, en passant par le détournement de profil et l’usurpation d’identité. C’est important. Mais le pouvoir de nuisance a toujours existé et il en sera toujours ainsi, qu’elle soit visible ou souterraine, ne plongeons pas dans l’utopie d’une société idéale au risque d’aboutir à celle de Gattaca. C’est aux plate-formes sociales de protéger leurs utilisateurs contre les incivilités et les agressions car c’est bien elles qui conçoivent et maîtrisent le système.
Les fonctionnalités de signalement des contenus jugés offensant ou nuisibles sont certes un bon début, mais encore une fois elles laissent à tout un chacun la possibilité d’effectuer un signalement à l’aune de ses propres valeurs. Leur volume amènera le média social ou le réseau social à étudier d’abord et avant tout la conformité du message avec ses CGU (Conditions Générales d’Utilisation) et non leur nature subversive. Nous atteignons là les limites de la responsabilité des plates-formes qui en veulent le moins possible tout en permettant les excès, comme Facebook qui permet aux membres de signaler leur mise en sécurité lors des attentats de janvier dernier à Paris, mais ne suppriment pas les vidéos de djihadistes qu’elle héberge. Facebook ne voit la liberté qu’au prisme de ses propres intérêts.
 

Les réseaux et médias sociaux doivent changer de paradigme

Facebook, Twitter, YouTube ont construit leur modèle autour de l’hébergement, la mise en ligne et le partage de contenus. La valeur des contenus repose sur leur popularité à partir de critères quantitatifs : nombre de membres, nombre de like, de retweet, de partages, de commentaires, etc. Ces critères corrélés à l’effet de réseau déterminent l’attractivité de la plate-forme et sa valeur financière. L’audience, toujours l’audience ! La plupart des médias et réseaux sociaux actuels n’ont finalement pas d’autre utilité que le divertissement, ce que recherche la majorité des êtres humains, soit. Les jeux du cirque seront toujours là. Mais la sociabilité ne se développe pas que dans les cours d’école, elle se construit aussi dans les classes. L’écoute des autres, la confrontations aux différences, leur compréhension, qu’on les acceptent ou non, sont tout aussi importantes. Une tête bien faite. Voilà le socle de nos démocraties. Allons sociétés de la Silicon Valley et autres licornes, soyez un peu plus novateurs. Plate-forme sociales, rendez-vous utiles aussi.
Je pense, comme Wael Ghonim, qu’il est capital de redéfinir l’expérience sociale en ligne sur des critères plus qualitatifs, une expérience qui encouragerait la compréhension des idées et récompenserait le respect des autres sans pour autant tomber dans le politiquement correct et le monde des bisounours. Ce n’est pas un souhait de vieux réac mais bien une nécessité pour ne pas faire reposer l’édifice social en ligne uniquement sur la capacité à attirer l’attention, ou à diffuser les contenus les plus partagés. Il faut contribuer à tisser aussi des liens forts et favoriser l’entraide. Ne pas se contenter de produire un contenu le plus sensationnel possible, le plus viralisable, orienté dans notre propre sens, parfois agressif ou revanchard pour être le plus visible possible. Qu’est-ce qui est le plus important ? Le nombre de lecteurs de vos contenus, votre reach comme on dit en marketing, leur capacité à influencer les autres pour faire du buzz, leur capacité de viralisation ? Ne serait-il pas plus constructif de récompenser aussi ceux qui engagent des conversations, qui consultent les contenus et ne se contentent pas de les partager, ceux dont les contenus sont lus intégralement. La valeur des contenus reposerait alors plus sur des critères qualitatifs : profil et comportement des membres (contribution), sujets abordés (importance sociale), ratio like / dislike, nature des partages (le contenu original, tel commentaire, etc), impact sur les mentalités (commentaires de remerciement ou de critiques). Ces critères corrélés à l’effet de réseau détermineraient l’attractivité informationnelle de la plate-forme et sa valeur sociale. Quid de la valeur financière ? Il n’y a pas que la publicité liée à l’audience comme source de monétisation d’autres voies sont possibles autour du gain social et moral. 
Pour reprendre les paroles de Wael Ghonim :
Five years ago, I said, « If you want to liberate society, all you need is the Internet. »
Today, I believe if we want to liberate society, we first need to liberate the Internet.

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